A l’examen de ma pratique force est de constater des successions d’états et d’expériences fragmentées où sans cesse le corps est mis en chantier. Omniprésent, nous « l’emmenons avec nous », partout. Présence intime, concrète pour soi et pour l’autre.

C’est le fragment du corps moulé, parfois photographié, c’est le corps en friche, dans son imperfection et sa vulnérabilité, ses lésions irréversibles, sa trace gardée, qui sont devenus aujourd’hui comme principe de départ et comme interrogation, l’enjeu et le matériau privilégiés de mon travail plastique.

Celui-ci se regarde comme les bribes d’une mémoire où coexiste un double mouvement : le contact et la séparation, la perte, la présence et l’écart, l’absence. L’empreinte d’un corps, sa trace arrêtée, « médusée », figée dans le moule, saisie en un seul instant par un geste de prise et d’arrêt - prise de vie et « arrêt » de mort - se substitue à son absence. Corps pétrifié, « momifié », la présence de l’empreinte signale que rien ne sera plus jamais comme avant : le moule est l’absence même, mais présente, du modèle. Le moulage dit ce qui est. Il dit le « mort » par son empreinte vivante : ce que j’ai moulé ou photographié cet « incomparable air de vie » a disparu. Irrémédiablement.

L’impossibilité de ralentir le cycle du temps impose toujours dans l’expérience et le sentiment une urgence. Condamné à agir dans et avec le temps, l’empreinte est le work in progress du corps, de la mort tégumentaire. Les bustes de femmes à différents moment de leur vie révèlent la transformation de leurs corps : moulés, Ils sont matrices d’une vie mais la « mort » aussi travaille, sculpte, creuse ces corps qui deviennent formes d’empreintes. C’est la figure du temps sans concession, celle de l’entropie progressive, celle de l’âge qui s’inscrit dans le corps, faisant « descendre » les chairs, mais aussi celle de la matière des fragments de plâtre disposés au sol. L’empreinte travaille endémique et engendre progressivement leur recouvrement, leur transformation et parfois leur disparition. De ces fragments moulés ne restent alors parfois qu’une mémoire en mouvement ou en devenir.

Je suis traversée par l’impérieuse nécessité de multiplier, conserver et entasser des kyrielles de moulage. Ces fragments moulés conspirent contre l’oubli de corps aimés, éphémères : « pièces à conviction » qui calment la perte. Le travail sériel, la mise en espace, permettent de mettre à distance, de ne plus ressentir le besoin de se souvenir ; pour un temps du moins.

Ces traces, empreintes, attestent d’un passage et d’une présence dont je refuse qu’ils passent, s’effacent. La séparation définitive est insupportable.

C’est dans la présence du buste posé, devenu fragment de mémoire et dans son absence que se dialectise alors l’inacceptable et devient possible son acceptation. (Re) trouver et faire apparaître cette présence. Mouler, photographier pour faire vivre et revivre. Rassembler mes « restes » pour ne pas perdre. Traverser ce qui n’est déjà plus, se construire et accepter. Tout au moins apprendre à accepter.

Se détacher ? Abandonner ? Renoncer ?

Progressivement mon travail tend vers un effacement de la figuration : le corps s’effondre, réduit à une dépouille. « Peau enlevée », présence du corps en creux. Dépouille calcinée ? Stèle déplacée ? Quelque chose part, qui se décompose, qui échappe : la forme est en travail, la mémoire est en mouvement. Tout est fragile. Incertain. Moule en creux, la matrice nous met en présence d’une trace, d’une absence ou encore d’une transformation du passage d’une forme à une autre. La trace apparaît en creux, noire. Résidu d’une substance brulée. La figuration s’inscrit ici comme ce qui n’est pas donné à voir, comme ce qui s’absente.

 

Mon travail est résistance - résistance du plâtre à l’érosion, résistance de la terre séchée à l’éclatement, résistance à la perte, résistance du corps à la mort. Il pose un regard mélancolique sur les choses qui changent, passent et nous échappent. Les choix plastiques, les formes, figures qui s’accumulent affirment un besoin de contradictions, d’ambivalences et de dualités.

Ma posture est toujours celle d’une opératrice inquiète, expérience sans cesse transformée par le regard qu’elle impose.

Rien n’est dit une fois pour toutes. Tout reste à l’épreuve. Tendu toujours entre une pulsion qui regarde en arrière et une avancée qui l’englobe, mon travail entretient un dialogue constant entre le déjà plus et le pas encore. Rien ne s’arrête, rien ne se définit de façon satisfaisante. C’est une réalité qui se fait à travers celle qui se défait. Une avancée se tisse sur ce qui s’use ou se troue.

Les questions ne se résolvent pas, mais se relancent et prolifèrent. En contradiction, en doute et toujours en résistance pour donner du sens.

Faire contrepoids à cette ombre omniprésente. Un « Memento mori ».

Comment penser et vivre la disparition, la perte ?

Choisir dans les différentes ouvertures possibles, à travers le cortège des images, des figures, des choses obsédantes et trouver une provisoire, fragile, lacunaire et paradoxale réponse.

Chercher à ne pas tomber. Rester droite. Accepter le vertige.

Survivre et recommencer toujours.

 

Judith AVENEL (2012)

 

 

 « Reposant sur le moulage du corps et l’empreinte, Judith Avenel met en scène le rapport au temps qui passe, à la mémoire et à l’absence, à rebours d’une société qui tend à nier le corps au naturel, à lisser les marques du temps sur les visages, à ajourner la mort. Répétitions, suites et séries, altérations et manques, les empreintes de corps questionnent le rapport que nous entretenons avec le temps, le dépérissement, la mort, la mémoire. Pointeurs critiques de la tension entre corps idéal et corps singulier, ils construisent une résistance à sa banalisation cosmétisée et proposent de penser, de vivre autrement la disparition, la perte ». Hélène Saule-Sorbé


Colloque international :

Vérités, réparations, réconciliations

10-12 décembre 2015, Musée d'Aquitaine, Bordeaux (France)

 

" Esther Shalev Gerz, un espace public à l'écoute de l'histoire : regard, parole, acte", communication Judith Avenel

Publication prévue 2016-2017

Musée d'Aquitaine

" La poïétique de l’empreinte ou l’emprise du temps à l’œuvre : ce qui passe, s’efface, reste ", communication Judith Avenel

 

Journée d’étude pluridisciplinaire « Les vouloirs de l’empreinte » le 23/10/2013, proposée par Hélène Saule Sorbe, ARTES-CLARE, MSHA, Université Bordeaux III. 

Publication prévue 2016

 

 

Programme Les vouloirs de l'empreinte.pd
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" Création et écriture. L’épreuve de l’empreinte prise aux mots ", communication J. Avenel, 05/02/2013

 

 

 

Séminaire interdisciplinaire ARTES 2013-2015 « Ecriture et création », sous la direction de Pierre Sauvanet., Université Bordeaux III

Publication prévue 2016 (fin du cycle des conférences), Les Cahiers d’Artes, Université Bordeaux III.

"L’ombre des absents", rencontre avec l’artiste Judith Avenel, Institut Culturel Bernard Magrez, 07/12/2012, Bordeaux.

 


 

Judith Avenel à l’Institut Bernard Magrez : pas d’art sans vérité, de Rafael Lucas

 

A travers l’art et le corps comme médiation, Judith Avenel poursuit le cheminement d’une réflexion existentielle et esthétique. Le corps est partout, dans une omniprésence qui est aussi une « réelle présence », au sens où l’entendait George Steiner, dans le livre du même nom. Dans les souvenirs de Judith, une scène de dissection de cadavre place le corps au point de départ d’une interrogation sur les rapports entre vie et survie confrontées au « défi de la disparition des choses ». C’est bien le corps qui constitue « le socle du questionnement ». D’où la question : « Comment vivre la disparition et la perte » ?

En composant L’homme de boue (un homme d’argile et de paille), Judith Avenel touche et travaille un signifiant chargé de contenu mythique : l’homme à « l’argile prométhéenne » rappelle aussi l’homme de la Genèse animé par le souffle divin. L’argile, symbole de l’humaine condition est « soumise à l’érosion naturelle du temps». Cette prise de conscience de la dégradation programmée de notre argile vitale débouche sur l’idée « avenellienne » de « l’entropie », déperdition et désordre dynamique, mais déperdition tout de même, suivie de dispersion et de désintégration. La structure de paille et d’argile de L’homme de boue, attaquée par l’eau de pluie, met à nu l’armature, comme une carcasse dérisoire.

La quête sur l’aspect transitoire de l’existence, Judith Avenel l’a poursuivie également en Afrique de l’Ouest, lors d’un séjour au Burkina Faso, en plein plateau mossi à Koudougou. Il en a résulté Funérailles, où elle a mis en scène l’enterrement d’une carotte, d’une tomate et de son propre visage. L’artiste procède aussi par moulage, ce qui permet à la matière de garder la mémoire du corps. Dans le moulage d’un corps d’enfant atteint du kwashiorkor, l’ombre de la souffrance et de la carence du corps est captées par l’artiste. L’ombre des absents se dessine dans l’herbe. La verdure tranquille et implacable de l’herbe entoure l’image du corps recroquevillée, annonçant la victoire inéluctable du végétal. La dimension entropique, celle du désordre est également celle du scandale de la dégradation de l’énergie vitale.

Dans un autre tableau, la fenêtre d’une salle aux murs blancs donne sur un parc mélancolique. Cette fenêtre matérialise-t-elle « la peur d’une séparation définitive » ? Face à l’angoisse de « l’insoutenable vulnérabilité de l’être » et de l’horizontalité définitive du « ici gît », il faut rester debout (bien qu’on soit de boue), ou du moins « chercher à ne pas tomber ». Judith Avenel évoque le roi Bérenger, dans Le Roi se meurt de Ionesco, personnage émouvant et tragicomique confronté à l’épreuve de la mort.

Pourtant dans l’œuvre de Judith, malgré le contenu « grave et constant » qui pour George Steiner caractérise l’œuvre d’art, l’amour de la vie est présent ; il s’échappe par tous les pores de son œuvre, notamment par l’attention accordée aux ventres féminins et aux courbes et aux volumes. Une présence réelle et diffuse.

 


 

 

La belle et la bête. Regards croisés sur la beauté, catalogue exposition collective.

Commissariat artistique Ashok Adicéam,

texte Paul Ardenne.

 

" Femme artiste, artiste femme ", J. Avenel,

Communication séminaire Interdisciplinaire « La révolution silencieuse : femmes-hommes », 13/02/ 2012, sous la direction de Danièle James-Raoul, MSHA Université Bordeaux III

 

 

 

 

Humain trop humain, catalogue exposition collective, Novart 2007, 2ème Biennale de sculptures, Site des Terres Neuves, Bègles (Gironde)

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