« Reposant sur le moulage du corps et l’empreinte, Judith Avenel met en scène le rapport au temps qui passe, à la mémoire et à l’absence, à rebours d’une société qui tend à nier le corps au naturel, à lisser les marques du temps sur les visages, à ajourner la mort. Répétitions, suites et séries, altérations et manques, les empreintes de corps questionnent le rapport que nous entretenons avec le temps, le dépérissement, la mort, la mémoire. Pointeurs critiques de la tension entre corps idéal et corps singulier, ils construisent une résistance à sa banalisation cosmétisée et proposent de penser, de vivre autrement la disparition, la perte ». Hélène Saule-Sorbé

 

Rapport sur la soutenance de la thèse de Madame Judith Avenel sous la direction de Madame Hélène Sorbé

« Si tu meurs je te tue »

Temps, absence et mémoire

 

Le 18 novembre 2017 à 14h, la Galerie des Etables à Bordeaux accueille les œuvres de Judith Avenel, laquelle s'apprête à soutenir sa thèse en Arts plastiques et sciences de 1'art. Le public est nombreux, ses œuvres d'empreinte et de moulage « siègent » aussi dans la salle. La lecture commence et la candidate au titre de docteur en art développe un propos clair et bien articulé. Après avoir entendu l'exposé de sa doctorante, Hélène Sorbé, sa directrice, prend la parole.

Selon elle, la thèse en question a de quoi impressionner :le poids, le nombre de pages (450p). Elle tient du monument. Posé devant elle, ce volume, fort soigné du point de vue matériel, est éminemment sculptural. Le papier légèrement bouffant diffuse une lumière mâte, blanc pur, étale. En couverture, les premiers mots du titre sont pour le moins intrigants, abrupts : « Si tu meurs je te tue ».

Forte de la présence d'un objet et de la pureté du marbre, cette somme évoque une pierre taillée avec une rigueur exemplaire. Elle tient, du monument, la mise en relief des lettres qui renseignent les hommages. Mémoire et monument allant de pair, il sera donc question de retenir quelque chose du temps qui passe, moyennant la production d'une mémoire concrète (les œuvres plastiques de la candidate) et d'un mémoire écrit.

La fibre de sculpteur de Judith, ici, s'exprime au travers d'un gaufrage mettant chaque lettre en relief. Ce raffinement discret tempère l'effroi suscité par la citation. En outre, la technique du gaufrage se prête à la conservation, c'est une forme d'archivage qui a à voir avec l'empreinte. L'on pense aux travaux de l'égyptologue Émile Prisse d'Avesnes qui releva de la sorte nombre de bas-reliefs en Egypte. D'une manière analogue, la pratique artistique de l'impétrante s'emploie à garder, par le biais de la technique du moulage sur nature, la forme des portraits en creux de personnes qui lui sont chères.

Cela dit, bien en amont de cette thèse au long cours, a compté l'expérience décisive de l'Afrique où avait été mis en place un atelier d'étude dirigé par Thierry de Duve, visant à confronter les élèves de l'école d'art de Bordeaux aux questions d'identité et d'altérité. Cela stimula chez Judith une importante production de moulages en terre de visages d'enfants.

Théâtrale, l'introduction de la thèse convoque le dernier passage de la pièce de Ionesco, Le Roi se meurt, amenant le spectre de la mort et de la disparition. Ce préambule posé, la première partie de la thèse (3 l-120p.), intitulée « Le fragment de corps moulé », propose une mise en perspective historique qui fait référence au corps idéal grec, pour aborder ensuite le corps d'un point de vue sociologique, la quête d'un corps idéal à l'instar du mannequin, inaltérable, un corps objet (Le Breton), corps questionné par des artistes femmes comme (Orlan, Vanessa Beecroft, KiKi Smith, etc.).

Sont ensuite examinées les pratiques et représentations du corps, qu'il s'agisse des Hyperréalistes comme (Ron Mueck) pour ensuite en venir à l'origine et à la fonction du moulage chez les Egyptiens et les Grecs. Référence est faite aux grands récits, comme l'Histoire naturelle de Pline. Ce dernier mentionne la légende du masque « rapportée à propos de Lysistrate de Sicione », attestant que le moulage est étroitement lié à la pratique du portrait - laquelle trouve un écho dans les moulages de la candidate.

Titrée « A l'épreuve du faire, le récit du geste plastique », la deuxième partie (127-276), fort vivante, revêt pour le lecteur une véritable dimension heuristique. Elle le familiarise au savoir faire de la technique de prédilection de la candidate, celle du moulage, et aux heurs et aux malheurs d'une pratique délicate, soumise aux aléas de la cuisson. On y parle de matrice, de plâtre, de gestes, de « moulages à creux-perdu » et de « moulages à bon creux », de plâtre, de glaise, d'adhérence, de cire, de termes et de techniques spécifiques. Il s'agit là d'une réflexion méticuleuse, érudite et approfondie sur le moulage, non seulement sur le plan du faire, de la poïétique, mais aussi sur les effets de sens et les enjeux esthétiques que dégage la pratique (l'effet de précarité lié aux accidents de parcours, etc., par exemple). A cela s'ajoute la grande richesse des sources mobilisées, faisant par exemple, ici, référence opportune à Cennino Cennini pour lequel « combien il est utile de mouler sur nature » p. 76. Curieuse et passionnée, l'auteure procède à un véritable éloge du moulage, citant en bonne place les expériences de Rodin concernant les procédures d'assemblage des fragments. Auregard du métier et du savoir relatif au moulage, cette somme peut revendiquer une envergure encyclopédique et une portée pragmatique.

Une même richesse d'information anime le colossal appareil de notes, lequel supplante, en nombre de lignes et d'information le texte proprement dit.

Des ouvrages ont particulièrement compté, comme le catalogue Le corps en morceaux(Anne Pingeot et Hélène Pinet, 1990), compagnonnage livresque précieux, ainsi qu'un corpus d'ouvrages très conséquent émanant de penseurs comme Paul Ardenne, Georges Didi­ Hubermann, Michel Guérin, etc., pour ne mentionner que les auteurs les plus convoqués ou opportuns. Judith a la citation généreuse, parfois trop - elle dit elle-même qu'elle est dans l'excès. Toutefois ce parfois trop a le mérite de nous rappeler la pertinence de leurs analyses quant à saisir la rumeur du monde et l'humeur du temps au regard de l'art, comme les pans sombres d'une histoire difficile.

La réflexion progresse en mobilisant largement les sciences humaines, convoquant avec profit  la pensée de philosophes tels Michel Serres, Dagognet, Rancière, Benjamin, Blanchot, Buci­ Glucksmann, Burckhardt, etc. et des sociologues tels Baudrillard, Le Breton, etc. A celas'ajoutent les œuvres d'artistes composant le musée imaginaire de la thèse, soit un corpus de quelque 125 reproductions d'œuvres. Parmi elles figurent les créations de Chorhred Feyzdjou, dont la doctorante a pu approcher les originaux dans le cadre d'une exposition au CAPC­Musée de Bordeaux; de même a-t-elle recouru à la rencontre et l'entretien pour recueillir la parole de l'artiste Esther Shlalev Gerz qui travaille sur l'écoute et la parole. Son témoignage a d'autant plus enrichi la réflexion de la thèse.

Les paroles émanant de personnalités appartenant à des champs divers, tels Philippe Forest, Denis Roche, ou encore Marguerite Yourcenar pour la belle citation de l'exposition « Le corps en morceaux » ont émaillé le développement de la thèse.

La troisième partie (294-401), « L'insoutenable légèreté de l'être ». Un entre-deux » aborde la question de la mémoire et de l'absence - belle métaphore que l'expression  de

« Chiffonnier de la mémoire » - de l'emprise du temps à l'œuvre, de la disparition, de l'effacement, de l'oubli, posant un regard mélancolique.

« Apprendre à vivre enfin » :le sous-chapitre C nous livre une leçon de sagesse émanant de Derrida : « Vivre cela peut-il s'appendre ? S'enseigner ? [...] Apprendre à vivre cela devrait signifier apprendre à mourir [...]. Il est fait référence à Freud avec l'ouvrage Deuil et mélancolie), à Buci-Gluksmann, Carl Einstein, Didi-Huberman (Devant le temps), Ardenne,Blanchot, etc.

A l'approche de la conclusion, une appréciable injonction de Barbara pourrait tenir de conclusion : D'ailleurs il n’y a pas de temps à perdre impulse une dynamique qui rime avec le tempérament de Judith Avenel.

 

Hélène Sorbe